Christian Anglada, coordinateur Violence et Famille - Lausanne
Christian Anglada: Les réponses suivantes sont basées sur notre expérience et n'a pas la prétention de parler de l'ensemble des situations de violence domestique. Au delà des biais introduits par notre propre subjectivité dans l'observation de notre pratique, le service Violence et Famille intervient principalement suite à des demandes volontaires: en l'absence de certaines contraintes, nombre d'hommes ne se présentent pas dans notre service.
Comment le service Violence et Famille (Vifa) intervient-il?
Christian Anglada: Vifa propose trois types de prestations:
- Une permanence téléphonique répond pendant la semaine et aux heures de bureau (021-644.20.45) aux questions des professionnels, aux hommes qui souffrent de comportements violents et parfois à leur compagne qui cherchent de l'aide pour elles et leurs enfants.
Les deux autres prestations de Vifa s'adressent à des hommes majeurs et s'exprimant en français. - Après un premier contact téléphonique, nous leur proposons un entretien d'accueil et quelques rencontres d'évaluation. Celles-ci permettent de faire le point sur les problèmes de comportements violents qu'ils rencontrent et d'évaluer si la démarche de groupe que nous proposons est indiquée.
- Une démarche de changement en groupe propose à ces hommes un cadre et des outils nécessaires pour stopper la violence et trouver des alternatives pour gérer autrement des situations conflictuelles ou d'autres frustrations. L'entrée dans cette démarche se fait sur la base d'un engagement contractuel.
Combien de temps les agresseurs ou les victimes mettent-ils en moyenne avant de demander de l'aide?
Christian Anglada: Les demandes qui nous parviennent sont très majoritairement liées à une situation de crise grave. Les agresseurs nous contactent souvent parce que leur couple est en péril, parfois leur compagne a déjà quitté le domicile ou engagé une procédure de séparation. Pour les victimes, c'est souvent la peur pour leur vie ou pour le développement des enfants qui les motives à demander de l'aide. Elles subissent souvent pendant longtemps des violences avant de se reconnaître comme victime de l'homme qu'elles aiment ou ont aimé. Le désir de maintenir la cellule familiale les retient souvent de dénoncer une situation qui pourtant ne fait qu'empirer tant qu'un frein à la violence n'est pas mis. Il est difficile de donner une moyenne, peu significative dans la mesure où cette attente peut fluctuer entre plusieurs mois et … des dizaines d'années.
Dans quelle tranche d'âge se trouvent les hommes que vous suivez et lesquels demandent le plus facilement de l'aide?
Christian Anglada: Les hommes qui nous contactent ont pour plus de la moitié d'entre eux entre 35 et 45 ans. Avant cet âge, leurs relations de couple sont semble-t-il pas encore assez stables ni durables pour que des violences se répètent et les amènent à consulter. Par ailleurs, il apparaît que pour plusieurs d'entre eux, il faut plusieurs expériences de violences avant qu'ils reconnaissent une part de responsabilité dans la répétition de ces événements.
Ceux qui demandent de l'aide le font principalement parce qu'ils souhaitent «sauver» leur couple ou leur famille.
Lorsque cet espoir est perdu, quelques uns s'engagent dans une démarche à Vifa parce que leur violence leur a déjà trop fait perdre: divorces ou séparations multiples, rupture des liens avec leurs enfants, procès et emprisonnement, déménagements et départ de la maison familiale, parfois chômage suite à la perte de leur emploi.
Il importe de préciser que parmi ceux qui poursuivent une démarche sur le long terme, beaucoup le font parce que leur conjointe a un soutien extérieur et les moyens de maintenir le contact avec eux sans dépendre financièrement d'eux au point de devoir regagner le domicile commun.
Le fait d'avoir grandi dans une famille violente entraîne-t-il un risque à reproduire ce type de comportement?
Christian Anglada: Plus de la moitié des hommes qui nous contactent ont connu de la violence comme victime ou témoin dans leur enfance. Dans le mesure où la famille d'origine constitue un modèle sur lequel chacun construit en partie son identité, il est évident qu'un tel contexte constitue un facteur de risque important dans la reproduction des comportements violents. Ceci dit, un facteur de risque n'est pas une explication ni une justification. un certain nombre d'homme décident de ne jamais avoir eux-mêmes recours à la violence suite aux expériences - souvent traumatisantes - qu'ils ont vécues.
Peut-on expliquer pourquoi certains hommes ont recours à cette forme de comportement? Domination, frustration?
Christian Anglada: En préambule, rappelons que notre société est encore largement patriarcale et que la construction de l'identité des garçons valorise les comportements de compétition et la violence, ceci dès les préaux des écoles. D'autre part les garçons se voient définir et se définissent très vite dans leur développement par des caractéristiques qui les opposent aux filles: «t'es une vrai nana !», «gonzesse !» sont des insultes qui attaquent directement l'identité sexuelle des garçons en dévalorisant les caractéristiques attribuées aux filles.
Les hommes violents que nous rencontrons ont recours à ce type de comportement soit:
- parce qu'une blessure en eux a été réveillée par le comportement de leur conjointe: il ne font pas la différence entre celle qui fait office de « réveil » et l'histoire de leurs blessures.
- parce qu'ils ne connaissent pas d'autres réponses dans certains contextes, face à certaines peurs et souffrances,
- parce que ce type de réponses s'est montré «payant» à un moment donné de leur parcours de vie (pour certains au moment où ils se sont révoltés violemment contre des maltraitances subies depuis longtemps).
Quels que soient les «pourquoi ?» de leur comportement violent, ces hommes nous contactent parce que les pertes occasionnées par le choix du recours à la violence l'emportent sur les gains qu'ils en retirent.
Cela dit, un comportement violent dans un couple prend toujours sa place dans un mode relationnel particulier, c'est à dire une relation affective. Pour la très grande majorité de ces hommes, c'est la perte de maîtrise de certaines attributions dans la relation qui les amène à user de violence. La définition et le partage du pouvoir dans un couple peut se construire autour d'une infinité de formes: les incidents de la vie quotidienne les plus banals peuvent déclencher des violences meurtrières.
Parfois, au delà d'un conflit de pouvoir, le conjoint déplace certaines frustrations accumulées dans la vie extrafamiliale et les déverse sous forme de colère et de rage dans l'intimité du couple. Qui ne s'est pas retrouvé une fois ou l'autre à ramener sa mauvaise humeur à la maison en fin de journée? Tout se joue cependant dans les limites et les formes que chacun est capable de mettre à l'expression de ces émotions.
Au delà du cycle bien connu de la violence, voici quelques traits qui caractérisent les hommes qui nous contactent: difficulté à respecter des limites, expérience d'un rapport abusif à l'autorité, dépendance affective, isolement relationnel (faire partie de multiples associations ne signifie pas avoir un seul ami sur lequel compter et à qui se confier), mauvaise estime de soi, faible capacité d'écoute, difficulté à faire des liens entre émotions et réactions impulsives.
Remarquons que dans des structures accueillant des hommes contraints par la justice à faire une démarche, certains se caractérisent par une conception des femmes comme naturellement inférieures à l'homme: il leur revient donc de les éduquer "pour leur bien". C'est une conception féodale des relations entre hommes et femmes.
Côté agresseurs, note-t-on des différences relatives au milieu social ou région géographique (ville/campagne) dont ils proviennent?
Christian Anglada: Quand bien même toutes les couches de la population masculine sont touchée de façon identique, les ressources personnelles des hommes en termes de compétences réflexives (introspection, décentrement, autocritique) influent considérablement sur leur capacité à demander une aide professionnelle et à en tirer profit.
L'aspect géographique constitue une limite liée principalement à l'investissement en temps et financier que demandent d'importants déplacement. Par contre, la proportion des hommes venant de la ville ou de la campagne correspond à la répartition de ces deux catégories dans le reste de la société.
Côté victimes (et d'après vos chiffres), peut-on prétendre qu'une avocate est moins exposée qu'une vendeuse ou qu'une mère de foyer à la violence domestique?
Christian Anglada: Toutes les femmes peuvent se retrouver exposées à la violence, quelque que soit leur formation et leur appartenance socio-économique. Cependant, les femmes qui ont un réseau social soutenant et des possibilités de subvenir elles-mêmes à leur indépendance économique ont beaucoup plus de chances de sortir du cycle de la violence rapidement. Nous observons que les hommes qui font appel à Vifa ont très souvent des conjointes qui cumulent ces deux critères: aide extérieure et autonomie financière. Ces deux ressources permettent à ces femmes de maintenir la "pression" sur leur conjoint pour qu'il s'investisse durablement dans une démarche de changement. Pour les autres femmes, il est beaucoup plus difficile de rendre une éventuelle séparation crédible et effective.
Avez-vous beaucoup de récidivistes?
Christian Anglada: La plupart des hommes qui nous contactent le font alors que le problème est apparu depuis un certain temps (souvent longtemps): ils ont donc dans leur grande majorité été violents plus d'une fois, parfois avec plusieurs compagnes différentes. Ils évitent de dévoiler ce comportement honteux et tentent de s'en sortir seuls avant d'accepter le besoin d'une aide extérieure et de faire appel à notre service.

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